DUR CLIMAT
POUR LES PAUVRES...
Par Jean Gadrey, économiste, membre du conseil scientifique d'Attac.
Tous les économistes et les « responsables » politiques, ou presque, célèbrent le culte de la croissance, condition selon eux de la création
d'emplois et de la satisfaction de besoins en expansion.
À l'échelle mondiale, ils défendent, au moins en principe, les « objectifs du millénaire » des Nations Unies, visant à réduire fortement la pauvreté.
Or ces objectifs ne seront pas atteints si les questions environnementales n'y sont pas intégrées en première ligne, et si la religion de la croissance n'est pas contestée.
On se limitera au cas du réchauffement climatique, bien que d'autres voyants soient au rouge : polluants organiques persistants, biodiversité, épuisement des écosystèmes...
Dur climat pour les pauvres...
Par Jean Gadrey, économiste, membre du conseil scientifique d'Attac.
Tous les économistes et les « responsables » politiques, ou presque,
célèbrent le culte de la croissance, condition selon eux de la création
d'emplois et de la satisfaction de besoins en expansion. À l'échelle
mondiale, ils défendent, au moins en principe, les « objectifs du millénaire
» des Nations Unies, visant à réduire fortement la pauvreté. Or ces
objectifs ne seront pas atteints si les questions environnementales n'y sont
pas intégrées en première ligne, et si la religion de la croissance n'est
pas contestée. On se limitera au cas du réchauffement climatique, bien que
d'autres voyants soient au rouge : polluants organiques persistants,
biodiversité, épuisement des écosystèmes...
Depuis une dizaine d'années, les travaux scientifiques s'accumulent et
convergent : ceux du GIEC (Groupe Intergouvernemental d'Experts sur
l'Évolution du Climat), du PNUE (Programme des Nations Unies pour
l'Environnement), de l'Agence européenne pour l'environnement, etc.
Que disent-ils ?
Que l'accélération du réchauffement climatique dans la période récente est
directement liée aux émissions d'origine humaine de gaz à effet de serre,
principalement le CO2.
Que, au-delà d'un réchauffement de 2° par rapport à l'époque
préindustrielle (on est actuellement à 1°, et compte tenu des émissions
actuelles, on atteindra 1,5° d'ici peu) des catastrophes humaines mondiales
sont prévisibles : sécheresses, inondations et tempêtes, élévation du
niveau des mers, etc.
Que, au cours du XXIème siècle, sur la base des tendances actuelles, le
réchauffement sera compris entre 2° et 6°, sans même évoquer des
scénarios nettement plus pessimistes mais non dénués de fondements.
Or ces catastrophes toucheraient en priorité les populations les plus pauvres
de la planète, qui dépendent le plus des « aléas » climatiques. Elles
pourraient réduire à néant les objectifs du millénaire pour 2015, et
provoquer des régressions au-delà. Limitons-nous au premier de ces objectifs
: réduire de moitié la proportion de pauvres et la proportion de personnes
souffrant de la faim.
On estime que 90 % des personnes concernées par les désastres « naturels »
liés au réchauffement habitent dans des pays ou régions pauvres. Dans
certaines régions (Sahel, Amérique centrale, Bengladesh, Pacifique sud...),
ces désastres peuvent anéantir en quelques heures des années de progrès du
développement humain. Selon la Croix-Rouge et le Croissant Rouge, le nombre de
personnes gravement affectées par de telles catastrophes est passé de 740
millions dans les années 1970 à plus de 2 milliards dans les années 1990.
Les pertes économiques correspondantes seraient passées de 131 milliards à
629 milliards, soit plus que dix ans d'aide publique au développement. Selon
le PNUE, le coût du réchauffement climatique double tous les dix ans. Selon
d'autres estimations, les pertes économiques de ce type dépasseraient le PIB
mondial au cours des années 2060 ! Calculs contestables sans doute, mais
guère plus que ceux de l'économie usuelle.
La moitié de la population mondiale vit dans des zones côtières qui seraient
submergées si le niveau des mers s'élevait d'un mètre, évaluation prudente
pour le siècle à venir si les tendances actuelles persistent. Il faut donc
s'attendre à des migrations massives de « réfugiés environnementaux » :
vingt millions avant la fin du siècle rien que pour le Bengladesh, 150
millions dans le monde dès 2050 selon des chercheurs d'Oxford.
Pour maintenir le réchauffement climatique dans des limites humainement
tolérables, il faudrait que chaque habitant du monde ne dépasse pas un niveau
d'émissions de 0,46 tonnes de carbone par an. En 1995, aux États-Unis, ce
chiffre était de 5,3 tonnes, soit 12 fois plus.
La question qui nous est posée est donc la suivante : la croissance telle que
nous l'avons connue et célébrée est-elle compatible avec cette contrainte de
survie ?
Sinon, comment penser « l'a-croissance », une idée neuve du progrès,
dégagée de la religion productiviste du « toujours plus », et fondée sur
d'autres indicateurs de bien-être ? Quelles transitions peut-on envisager ?
Quelles activités et quels emplois développer, quelle organisation
productive, quelle « relocalisation » de l'économie ? Mais aussi : quelle
redistribution mondiale dans le cadre d'une affirmation de l'égalité des
droits d'accès aux ressources environnementales ?
L'histoire montre que, dans des circonstances exceptionnelles, l'économie d'un
pays peut être profondément restructurée en peu de temps sans catastrophe
sociale, dès lors qu'existe une claire conscience de périls communs.
Cette prise de conscience tarde pour les risques environnementaux, parce que
d'énormes intérêts privés sont en jeu et que les réseaux de la pensée
unique minimisent les enjeux. Il appartient aux contre-réseaux de s'y mettre.
Quand « la maison brûle », il faut cesser d'y entasser des bombes à
retardement.
http://www.prospectives.info/Dur-climat-pour-les-pauvres-_a102.html
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