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A PROPOS DES DRAGONS [27/04/2006]
L’image du dragon semble être dérivée du grand serpent primordial représentant le chaos indifférencié et lié à la déesse-mère la terre.
Mais avant l’apparition des dieux masculins, ce serpent primordial n’était pas exclusivement porteur d’une symbolique négative. Il était simplement symbole de fécondité, de naissance et de mort(début et fin) du fait qu’il frotte en permanence son ventre contre la terre mère.
Cette symbolique est notamment exprimée par le motif médiéval de l’ouroboros, serpent ou dragon qui se mord la queue, motif principalement utilisé dans le domaine de l’alchimie. Il exprime l’idée que la fin fait partie du début et vice versa et représente la transformation, l’évolution , l’œuvre alchimique appliquée soit à la matière, soit à l’individu.
La diabolisation du dragon, en quelque sorte, peut s’expliquer par les effets de la lutte des dieux masculins pour s’imposer contre la domination de la divinité terre-mère.
En ce jour Adonaï sanctionne de son épée dure, grande et forte, Liviatân, le serpent fuyard, et Liviatân, le serpent tortueux. Il tue le crocodile qui est dans la mer.
Isaïe 27-1
A PROPOS DES DRAGONS
Par Christophe Huguenin
L’image du dragon semble être dérivée du grand serpent primordial représentant le chaos indifférencié et lié à la déesse-mère la terre. Mais avant l’apparition des dieux masculins, ce serpent primordial n’était pas exclusivement porteur d’une symbolique négative. Il était simplement symbole de fécondité, de naissance et de mort(début et fin) du fait qu’il frotte en permanence son ventre contre la terre mère. Cette symbolique est notamment exprimée par le motif médiéval de l’ouroboros, serpent ou dragon qui se mord la queue, motif principalement utilisé dans le domaine de l’alchimie. Il exprime l’idée que la fin fait partie du début et vice versa et représente la transformation, l’évolution , l’œuvre alchimique appliquée soit à la matière, soit à l’individu. La diabolisation du dragon, en quelque sorte, peut s’expliquer par les effets de la lutte des dieux masculins pour s’imposer contre la domination de la divinité terre-mère.
Le premier serpent-dragon connu semble être Tiamat, déesse mésopotamienne de la création et remonterait à 3000 ou 4000ans av. J.C.. Son fils Marduk va lutter contre elle et la terrasser pour finir par ordonner l’univers à partir des différents morceaux de son corps. Ce schéma se retrouve dans nombre de cultures à travers toute la planète, notamment chez les anciens Scandinaves : le premier être vivant est un géant ou un être monstrueux qui engendre une descendance, laquelle entre en conflit avec lui ou elle et après l’avoir vaincu et terrassé, ils découpent son corps et ordonnent le chaos prééxistant à partir de ses membres pour en faire l’univers rationnel que nous connaissons. Le scénario est installé, il ne changera plus, jusqu’à aujourd’hui où pour les analystes, le dragon et le serpent sont symboles de transcendance et de libération de la tyrannie de la mère. Les mots et les représentations mentales ont changé, mais c’est la même histoire, et sa signification est la même (si bien qu’aujourd’hui après des millénaires de domination masculine, nous en sommes à légiférer pour imposer une parité). Depuis 6000 ans, les formes de représentation ont peu changé, que ce soit à travers les textes ou à travers les images. Voici ce qu’en dit un des plus anciens textes qui en parle, l’ancien testament :
Ses éternuements s’auréolent de lumière, Ses yeux semblables aux paupières de l’aube. De sa bouche émanent des torches ; des flammèches de feu s’en échappent. Une fumée jaillit de ses naseaux, Comme d’un chaudron effervescent ou de scirpes. Son être flamboie de braises ; la flamme jaillit de sa gueule. En son col nuite l’énergie ; en face de lui, la mortification pirouette.
Job 41-9
Continuateur de l’ancien testament, le nouveau ne sera pas en reste :
Et voici un grand dragon, un rouge. Il a des têtes, sept, et des cornes, dix, et sur ses têtes sept diadèmes. Sa queue traîne le tiers des étoiles du ciel : il les jette sur la terre. Le dragon se tient en face de la femme, celle qui va enfanter, pour quand elle aura enfanté, dévorer son enfant. Il est jeté, le dragon, le grand, Le serpent, l’antique, appelé Diable et Satân, L’égareur de l’univers entier. Il est jeté sur la terre et ses messagers sont jetés avec lui.
Apocalypse 12-3
La femme et le dragon. Miniature du IXème siècle.
Beatus de Morgan, Espagne, XIème siècle. Le dragon de l'apocalypse face à la femme enceinte
Dragon de la porte d'Ishtar à Babylone, VIéme siècle av. JC.
Animal cornu à quatre pattes et recouvert d’écailles, parfois pourvu d’ailes, une des premières représentation graphique du dragon provient de la porte d’Ishtar à Babylone. Mais on ne sait pas si cette image est censée représenter un animal réel ou un démon fabuleux. Toujours est-il que cette forme de dragon quadrupède reptilien et pourvu d’ailes semble bien trouver son origine en Orient. Auparavant, notamment en Europe, le monstre est un serpent géant et primordial, une créature du chaos qui a précédé la création. Souvent ce serpent primordial est représenté sous forme d'Ouroboros, c'est à dire de serpent ou dragon qui se mord la queue. C'est le cas de Jormundgangr, le serpent qui sous terre et dans la mer entoure les racines d'Yggdrasil, le frêne qui supporte la voûte celeste dans la mythologie scandinave. Le symbole a été très utilisé par les alchimistes pour qui il représente le grand oeuvre appliqué à la matière comme à l'individu. Ici encore, il représente le début et la fin, fondus en un seul moment. Il est symbole de progression et de transmutation.
Ouroboros
Ouroboros.
Pour exemple, dans la Volsunga Saga (ce qui plus tard, dans un contexte chrétien, deviendra le Chant des Niebelungen) le héros Sigurdr, affronte un serpent géant :
Pierre gravée représentant un serpent monstrueux. XIème siècle, Suède.
“Sigurdr demeura alors continuellement chez Reginn qui lui dit que Fafnir se trouvait à Gnitaheidr, sous la forme d’un serpent; il possédait un heaume de terreur qui épouvantait tout être vivant.”
Reginsmal-Le dit de Reginn, Edda poétique
“A toi seul abattras Le scintillant serpent, Celui qui, vorace, gît A Gnitaheidr; Tu seras de tous deux Le meurtrier: De Reginn et de Fafnir; Juste parle Gripir”
Gripisspa-Prédiction de Gripir, Edda poétique
"Nous les monstres", Philippe Ross, Ill. de Jean-Noël Rochut, Hachette, 1987.
“Sigurdr et Reginn montèrent à Gnitaheidr et y trouvèrent la trace que laissait Fafnir quand il rampait jusqu’au fleuve. Sigurdr creusa un grand trou dans le chemin et entra dedans. Quand Fafnir s’éloigna de son or en rampant, il souffla du venin qui dégoutta sur la tête de Sigurdr. Lorsque Fafnir rampa au-dessus du trou, Sigurdr le transperça jusqu’au cœur de son épée. Fafnir se convulsa, tordant la tête et la queue. Sigurdr bondit hors du trou et tous deux se dévisagèrent.”
“Ô puissant serpent! Tu fis grands crachements Et sifflas d’un rude cœur; Haine monte d’autant Parmi les fils des hommes Quand on a ce heaume en tête”
Fafnismal-Les dits de Fafnir, Edda poétique
Pierre gravée représentant le combat de Sigurdr contre le dragon. XIème siècle, Suède.
Dans la reprise chrétienne de ce texte, le serpent est devenu un dragon. Il semble que ce soit le christianisme qui ait importé d’orient ce motif du dragon. Motif qui connaîtra un grand succès en Europe. D’ailleurs en consultant l’Edda poétique (un des plus anciens texte païen d’Europe du Nord), à aucun moment on ne rencontre de dragons, ce rôle est tenu par le serpent géant. Il y a bien sur nombre d’animaux monstrueux et fabuleux, mais leur monstruosité réside dans leurs dimensions et non pas dans leur aspect morphologique. Un texte Saxon du VIème siècle, Beowulf, nous montre déjà un dragon en bonne et due forme. Il s’agit d’un combat qui est un florilège du genre héros contre dragon. Sa description remplit plusieurs chapitres :
Plaque de bronze de Torslunda, Suède, VIème siècle. Homme luttant avec un monstre-dragon
«… Il régna sagement cinquante hivers, quoique, l’âge venu, grisonnant et lourd de tracas. Puis il y eut le dragon. …C’est alors que le dragon ennemi, de longue date tapi dans la pénombre, lui qui se complaît aux tertres funéraires, lui qui allume les nuits de ses nœuds de flammes, lui l’effroi des gens du pays, c’est alors qu’il découvre, abandonné, le trésor….Le dragon garda le trésor pendant trois cents hivers. Puis un jour un homme éveilla son courroux…Le gardien du trésor est pris de furie et de rage, et fouille les parages…Et au moment arrêté, voici qu’il lance ses flammes, qu’il terrifie, embrase et pulvérise, jetant la dévastation partout, à l’effroi des humains, à leur grand dam. Le monstre des airs ne voulait rien laisser en vie. Ceux du pays des Goths, du fait de cette créature, subirent des ravages infernaux …». «… Il voyait : les terres jouxtant la mer, foudroyées, simples ruines, et la fortune des Goths, elle-même simple ruine, ouvrage d’un dragon, saisi de colère démente. » …Alors, de l’intérieur du tumulus jaillit un torrent : feu et flamme : le souffle même du dragon…L’haleine du dragon, haleine incandescente, siffla. La terre trembla…Le vif dragon-serpent était au paroxysme de la mauvaise humeur, sur lui-même torsadé, chose emmêlée. …Terrorisé par l’autre, chacun des combattants veut l’extermination, à la fin des fins… Cependant, le monstre agile s’enroule et se love encore, comme au cœur de lui-même. Et aussitôt s’élance et crache le feu, se ruant à son sort… …Une troisième fois, le dragon, tout ardeur et colère, se rua, de tout son feu, saisissant sa chance. Et de ses dents acérées, il étreignit Beowulf à la gorge. Alors le sang s’écoule, grand flot de sang. Le monstre en est couvert lui-même. » …Pour Beowulf, ce fut la dernière victoire…Du serpent qui vole, du cracheur de feu, du monstre terré, il avait subi la morsure, morsure brûlante, et bientôt elle s’envenima. Le poison lui poignait la poitrine… »
Beowulf
Ce texte a été rédigé en Angleterre, pays chrétien depuis plusieurs siècles. A partir de cette époque le dragon est également très présent dans l’iconographie nordique. Il suffit pour s’en convaincre de se souvenir des fameux Drakkars ornés de dragons. Le mot drakkar lui-même provient de Drekki qui signifie dragon :
Montant de meuble représentant la gueule d'un dragon. XIème siècle, Suède.
«… Ils hissent la voile carrée, la tendent de cordages. Les membrures crissent. Leur course n’est pas entravée des vents, et la proue au dragon repousse l’écume… »
Beowulf
Dans certains cas, le dragon peut perdre le coté exclusivement négatif de sa symbolique. Il peut devenir le symbole positif d’un roi apportant la paix et la prospérité, voir même le symbole d’une nation, d’un pays. C’est le cas dans « les quatre branches du Mabinogi », texte gallois rédigé au XIIième siècle mais probablement antérieur sous sa forme orale. Plusieurs fléaux ravagent le pays sans que l’on puisse clairement les identifier. Le frère du roi, devin à ses heures en révèle la nature :
Gravure Irlandaise du VIème siècle, représentant un dragon à quatre pattes. L'extrémité de la langue est fourchue.
“Le deuxième fléau qui frappe ton royaume, dit-il, c’est un dragon. Il y a un autre dragon, d’origine étrangère, qui se bat avec lui et qui cherche à le vaincre.C’est pour cela, dit-il, que votre dragon pousse un cri effroyable de fureur… …Tu verras alors les dragons se battre sous forme d’animaux horribles. A la fin ils prendront la forme de dragons dans le ciel; et en dernier lieu, lorsqu’ils seront fatigués de ce combat terrible et farouche, ils tomberont sur le tissu sous la forme de deux porcelets; ils s’enfonceront dans le tissu, en l’entrainant jusqu’au fond du baquet, et ils boiront entièrement l’hydromel, après quoi ils dormiront. Aussitôt tu les envelopperas dans le tissu et tu les enterreras dans un coffre de pierre, à l’endroit le mieux fortifié de ton royaume, et tu les cacheras sous terre. Aussi longtemps qu’ils resteront enfermés dans ce lieu fortifié, aucun fléau étranger n’atteindra l’île de Bretagne… …Quand ils eurent bu l’hydromel, ils s’endormirent, et, pendant leur sommeil, Lludd les enveloppa dans le tissu , et il les cacha dans un coffre de pierre dans l’endroit le plus reculé qu’il trouva, dans les montagnes d’Eryri, depuis cela, l’endroit s’est appelé Dinas Emreis.
Le conte de Ludd et Lleuelys, Les quatre branches du Mabinogi
Un peu plus tard dans le siècle, Geoffroy De Monmouth entreprend de rédiger « l’histoire des rois de Bretagne » (il s’agit bien sûr de la Grande Bretagne). Dans cet ouvrage, il nous conte l’histoire du roi Arthur et de son père le roi Uther Pendragon. L’ épisode constitue une suite au conte du Mabinogi et le dragon tout en étant toujours le symbole de la nation, va devenir le symbole sacré du roi et du royaume. Son image ornera la cathédrale de Winchester, à la place d’honneur. Remarquable réhabilitation de celui qui était depuis l’ancien testament, le symbole absolu du mal. Nous retrouvons Merlin venant à l’aide du roi Vortigern. Celui-ci veut faire construire une forteresse imprenable pour se protéger des Saxons. Mais la tour principale s’écroule irrémédiablement à chaque fois qu’elle est achevée. Le site choisi se trouve exactement à l’endroit où Ludd à enseveli les dragons dans un coffre de pierre :
"Dragons", Anne Mc Caffrey et Richard Woods, Ill. de John Howe, Casterman, 1997, Les Albums Duculot.
Alors Merlin ajouta : « Seigneur roi appelle tes ouvriers, ordonne de creuser la terre et tu trouveras dessous un étang qui empêche la tour de tenir debout. … « Fais vider l’étang en creusant de petits canaux et tu apercevras au fond deux pierres creuses où dorment deux dragons. »… …Vortigern, le roi des bretons était assis sur le bord de l’étang desséché lorsqu’en sortirent deux dragons, dont l’un était blanc et l’autre rouge. Ils s’approchèrent l’un de l’autre et engagèrent un terrible combat : ils crachaient du feu. Le dragon blanc l’emportait sur le dragon rouge qu’il rejeta à l’extrémité du lac. Mais ce dernier, furieux d’avoir été chassé, revint à l’assaut contre le dragon blanc et le força à reculer. Pendant cet affrontement, le roi demanda à Merlin de lui expliquer ce que présageait le combat des dragons. Celui-ci aussitôt fondit en larmes et s’abandonna à l’esprit prophétique. Voici ce qu’il révéla :
« Malheur au dragon rouge car sa mort est proche. Le dragon blanc, qui signifie les Saxons que tu as invités, occupera ses cavernes. Quand au dragon rouge, il représente la nation bretonne opprimée par le dragon blanc. C’est pourquoi les monts de Bretagne, tout comme les vallées, seront aplanis et les fleuves de ces vallées deviendront des fleuves de sang. Le culte de la religion disparaîtra et la ruine des églises s’étalera au grand jour. »
…Une étoile d’une taille et d’un éclat prodigieux apparut : elle brillait d’un unique rayon. Mais ce rayon était prolongé par une boule de feu en forme de dragon et de la bouche de ce dragon, sortaient deux rayons …Uther , le frère du roi…n’en fut pas moins effrayé que les autres et il s’adressa à tous les sages pour connaître le présage de cette étoile. Il fit entre autre mander Merlin qui avait accompagné l’armée… …« Cet astre, c’est toi qu’il représente, de même que le dragon de feu sous l’étoile »
…Puis, se souvenant de l’explication que Merlin avait donné à propos de la fameuse étoile, il fit fabriquer deux dragons en or semblables à celui que l’on avait aperçu sur le rayon de l’astre. Ils furent réalisés avec une remarquable habileté ; Uther déposa l’un d’eux dans la cathédrale de Winchester et il conserva l’autre pour l’emporter avec lui dans les combats. C’est depuis ce temps-là qu’on l’appela Uther Pendragon ce qui signifie en langue bretonne « tête de dragon ». Ce nom lui était venu de ce que Merlin avait prédit son accession à la royauté par le dragon.
(Le dragon restera après lui le symbole de son fils Arthur) Histoire des rois de Bretagne
Toujours au XIIème siècle, nous retrouvons nombre de dragons, notamment dans Tristan et Iseut. Mais ici, le dragon est redevenu le symbole absolu du Mal. L’épisode du combat de Tristan contre le dragon est très court et très sobre. Tristan rencontre la Bête et la tue , voilà tout. C’est l’épreuve qui lui permettra enfin d’avoir accès à sa future bien-aimée. La relation de l’évènement est tellement concise qu’elle pourrait servir de trame à une description psychanalytique. Et c’est bien ce qui est arrivé :
« Tristan vit luire dans l’ombre deux yeux rouges comme braises ; il s’apprêta à la bataille. Mais déjà le dragon s’embattait sur son cheval, en ruant par la gueule flammes et fumée. Tristan fut aveuglé ; il sentit la chaleur de l’haleine brûlante et les griffes du monstre sur son écu. Presque aussitôt le destrier tomba mort sur l’herbe. Mais Tristan a guerpi à temps l’étrier. Il se gare derrière son cheval, plonge sa lame par la gueule ouverte du dragon, jusqu’au ventre, et lui perce le cœur. Le dragon jette un dernier cri avec une horrible fumée. Quand il vit le monstre sans vie, Tristan se hâta de lui couper la langue et la mit dans sa chausse. Mais ses forces l’ont trahi ; le soufflement empesté du dragon l’a étouffé plus qu’à demi ; il fait quelques pas et trébuche pâmé sur le bord d’un marais. »
Tristan et Iseut
La symbolique plus complexe du dragon chez les Bretons d’outre-Manche est peut-être due non pas à une éventuelle survivance du paganisme, mais à une possible réminiscence de la représentation mentale de l’univers chez les Celtes païens.
Ouroboros représenté sous la forme d'un dragon
On retrouve également le dragon lié aux grands saints et archanges de l’église chrétienne. On peut citer parmi les tueurs de dragon :St Georges, Ste marthe, et en particulier l’archange Michel. Dans la légende fondatrice du sanctuaire du Mont-Saint-Michel, l’archange combat le dragon sur le mont où existait déjà un sanctuaire païen. L’illustration de la victoire du christianisme sur la paganisme semble assez évidente. Une autre légende raconte le miracle d’une femme enceinte piégée par les eaux de la baie et sauvée par l’intervention de la vierge qui la préserve des flots. A la marée descendante, on retrouve la femme vivante et portant son enfant nouveau dans les bras. Lorsqu’on rapproche ce motif de celui du dragon, on constate que l’inspiration est manifestement l’Apocalypse de Jean où le dragon qui se tient face à la femme enceinte pour dévorer son enfant, tente de la noyer en déversant sur elle un fleuve par sa gueule. La femme est sauvée par l’intervention divine.
Il est à noter que deux pays ont le dragon pour symbole : le pays de Galles, où, on l’a vu, le symbole est très ancien et lié à l’histoire des rois bretons, et le Bhoutan, petit royaume himalayen où le dragon est symbole de royauté divine et éternelle.
Drapeau du Pays de Galles. Le dragon rouge est encore aujourd'hui le symbole du Pays de Galles
Drapeau national du Bhountan
Si les dragons occidentaux semblent principalement être des créatures maléfiques et dévastatrices (à quelques exceptions près, n’oublions pas les dragons protecteurs du pays de Galles et d’Angleterre), les dragons en Orient, en particulier en Chine, sont des êtres bénéfiques et même très compatissants à la misère humaine, bien que dans certains cas ils peuvent se révéler plutôt néfastes. Le dragon oriental est une créature beaucoup plus complexe que son homologue occidental. Le corps du dragon en chine est très structuré, il est constitué d’éléments de neuf animaux différents. Parmi ceux-ci, les 117 écailles qui couvrent son corps, sont celles d’une carpe. 81 d’entre elles sont imprégnées d’une substance bénéfique (Yang), les 36 autres d’une substance néfaste (Yin).
Heurtoir de porte en forme de t'ao t'ie, Chine, IVéme siècle av. JC.
Pendant de jade en forme de dragons étirés, Chine, IVème siècle av. JC.
La vie et le développement du dragon sont très précisément connus. Il peut voler dans les airs même en l’absence d’ailes, grâce à la crête couronnant sa tête, les particularités du dragon mâle résident dans la perle de pouvoir et de sagesse qu’il dissimule dans sa gorge. La croissance d’un dragon dure 3000 ans, au terme desquels on peut le considérer comme adulte. Le premier millénaire se passe sous la forme d’un œuf de pierre précieuse duquel finit par sortir un serpent d’eau. Il reste 500 ans sous cette forme, après quoi sa tête prend la forme de celle d’une carpe. Les écailles apparaissent ensuite, mais sa forme générale reste celle d’un serpent avec quatre membres grêles (On pense immanquablement au Scinque, animal souterrain sans pigmentation avec de minuscules membres de chaque coté de sa tête). Viennent ensuite la barbe et quatre serres d’aigle à chaque patte, ainsi que deux oreilles qui néanmoins ne lui permettent pas d’entendre, c’est pourquoi ce stade est appelé Kiao-Lung (dragon sourd). 500 ans plus tard, apparaîtront les deux cornes de cerf qui lui permettront d’entendre. A ce stade il sera dénommé Kioh-Lung, la forme la plus courante du dragon chinois. Mais celui-ci n’est encore qu’un adolescent. Il lui faudra encore 1000 ans pour devenir adulte et se parer d’une superbe paire d’ailes, il sera alors devenu un Ying-Lung.
"Les plus belles légendes chinoises", Tao Tao Liu Sanders, Ill. de Johnny Pau, Nathan, 1981.
A ce stade , on peut discerner 4 types de dragons : -Le Tien-Lung ou dragon céleste. Il joue le rôle de gardien et concierge des demeures des dieux. -Le Shen-Lung ou dragon spirituel. Ses écailles sont d’azur, il est le seigneur des tempêtes et de la pluie. C’est lui le symbole de l’empereur, il possède cinq griffes à chaque patte. -Le Ti-Lung, dragon de la terre et des cours d’eau. Il passe l’été dans le ciel et l’automne dans la mer -Le Fu-Ts’Ang-Lung est le gardien des trésors enfouis dans la terre.
On connaît d’autres dragons chinois familiers : -Le dragon jaune ou cheval-dragon, sorti du fleuve Lo pour enseigner le Yi-King aux êtres humains. -Le Lu-Wang, immortel roi-dragon du feu à corps humain et tête de dragon, il habite un palais au fond de l’océan. -Le dragon du tonnerre aux écailles d’obsidienne. Il se transforme souvent en enfant chevauchant une carpe. -Le Tao-T’ieh. Il n’a qu’une tête et deux corps de dragon. Il est symbole de gloutonnerie, car il doit avaler la nourriture nécessaire à deux corps avec une seule bouche. Il fut exilé au 2ième millénaire Av. JC. Par l’empereur Shin au plus profond de l’espace. -Le Yu-Lung. Dragon en forme de poisson, symbole de réussite aux examens (dans la Chine ancienne, il s’agissait d’examens littéraires, bien entendu).
"Contes chinois", Ill. de Maraja, Ed. Fabbri, 1961.
"Contes Mythologiques", Margaret Mayo, Ill. de Jane Ray, gauthier-Languereau, 1997
Au Japon, on connaît bien sûr d’autres formes de dragons, généralement inspirés ou cousins germains (si l’on peut dire) des dragons chinois. Mais le dragon japonais se pare plus volontiers d’aspects mélancoliques ou terrifiants. On peut citer un dragon à huit têtes qu’affronta Suzanoo, le frère d’Amateratsu (déesse tutélaire de l’île) pour l’amour d’une belle. Comme au pays de Galles, c’est en enivrant le dragon que Suzanoo en viendra à bout. Les dragons au Japon sont volontiers aériens et se transforment en oiseau, souvent pour annoncer des catastrophes, épidémies, guerres, tremblements de terre, etc…O-Gon-Cho, un dragon-oiseau de la région de Kyoto a été vu pour la dernière fois en Avril 1834, peu avant le déclenchement d’une terrible épidémie. On le voit, les dragons japonais ont des caractères plus sinistres que leurs homologues chinois. Peut être est-ce en rapport avec le coté plus dramatique de l’histoire de l’île, habituée pendant des siècles aux carnages guerriers, soumise aux ravages des tremblements de terre.
Lung Wang, roi-dragon
Hai Riyo, dragon-oiseau
Toujours est-il que les dragons chinois avec leur subtil mélange d’aspects bénéfiques et néfastes, toujours en faveur du coté bénéfique (81 écailles bénéfiques contre 36 néfastes) semblent nous renvoyer une image pas trop erronée de l’âme humaine, cette fameuse « anima-animus », chère à C.G. Jung, capable du meilleur comme du pire. Ils constituent un excellent miroir, propre à nous interdire de nous considérer comme des êtres tendant uniquement vers le bien ou uniquement vers le mal, et nous rappellent que toute chose dans l’univers est constituée d’un fragile équilibre entre des tendances contradictoires.
Pour les psychanalystes, l’image du dragon, tant dans les rêves, l’iconographie ou les motifs des contes et des mythes, représente le principe de transcendance qui permet à l’individu d’accéder à un niveau de conscience où il réalise la plénitude de son être en acceptant une bonne part de son inconscient et en se libérant d’une éventuelle dépendance ou inhibition face à l’image de la mère. Cette interprétation est intéressante à rapprocher du mythe mésopotamien de la création avec le combat de Marduk contre sa mère, le dragon Tiamat. Sur le plan de l’image, la symbolique transcendantale du dragon est pleinement réalisée lorsque l’on est en présence du dragon ailé quadrupède, qui représente une combinaison des univers terrestre par ses pattes, aquatique en tant que reptile, et aérien par ses ailes. Symbole complexe et ambigu, le dragon représente les démons que l’être humain doit vaincre en lui-même, ou accepter, pour accéder à un niveau de conscience plus évolué que celui de l’état de nature ou d’animal.
Coupe attique Vème siècle av. JC. Jason émerge de la gueule du dragon gardien de la toison d'or.
On retrouve bien sur nombre de dragons dans la littérature enfantine contemporaine où il est très rare qu’ils soient symboles du mal absolu. Ils y sont généralement présenté comme de gentils monstres très anciens, amis des enfants et bien désolés lorsqu’ils crachent accidentellement le feu malgré eux. Leur morphologie fait souvent penser à de gentils dinosaures. A eux seuls, ils représentent l’univers merveilleux et féerique ouvrant la porte sur le monde du rêve et de l’imaginaire.
"Le dragon maladroit", Janice Elliot, Ill. de Philippe Dupasquier, Albin Michel Jeunesse, 1983.
"Le petit dragon vert", Klaus Baumgart, Gautier-Languereau, 1989
Archétype fondamental de l’imaginaire humain, le dragon semble avoir toujours existé dans toutes les cultures et sur tous les continents. Selon l’époque et le lieu, il peut revêtir des symboliques bien différentes. Sa morphologie a-t-elle été inspirée par l’image des dinosaures surgissant d’une mémoire originelle provenant des couches profondes de l’évolution de la vie, ou bien dérive-t-elle de la vue de lézards géants et crêtés ? Peu importe, il est un des symbole de l’imaginaire humain. Depuis que l’Homme est Homme, il a toujours hanté nos rêves, il est symbole d’éternité et de sagesse, souhaitons qu’il le reste encore longtemps, pour l’éternité.
J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! Des écroulements d’eau au milieu des bonaces, Et les lointains vers les gouffres cataractant !